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Le désert des Tartares

Dans le roman de Dino Buzzati, le lieutenant Giovanni Drogo consomme sa vie à attendre un ennemi qui ne vient pas. Ce n’est que lorsqu’il quitte le fort dans lequel il a passé toute sa carrière d’officier que l’ennemi se dévoile. La bataille et la gloire qu’il avait attendues en vain lui échappent.

Dans la vie réelle, les coïncidences peuvent être encore plus spectaculaires. Quatre jours après l’invasion russe de l’Ukraine, l’US Air Force a annoncé que d’ici 2023, elle allait retirer du service 33 de ses 186 F-22. L’avion même qui avait été conçu pour combattre la menace soviétique. Quelle ironie !

Le retrait de cette trentaine de F-22 est le dernier épisode en date de l’histoire d’un programme devenu un cas d’école à force d’accumuler les déconvenues.

Plus de 32 milliards de dollars ont été consacrés à la fin des années 1990 à la mise au point de l’avion. 750 avions auraient dû être construits, mais Lockheed Martin n’en livra finalement que 195 : 8 appareils de développement et 187 de série.  Auto-désigné « meilleur avion de combat du monde », le F-22 croulait en fait sous son propre poids financier : trop complexe, trop cher à utiliser. Si bien que le F-22, entré en service en 2005, est un appareil qui a relativement peu volé : un peu plus de 2.000 heures au compteur en moyenne, bien loin d’un potentiel estimé à 8.000 heures !

Le plus fascinant dans cette histoire est que le F-22 a été conçu pour remplacer le F-15 de McDonnell Douglas.

Dès le début des années 1980, les pontes du Pentagone avaient tranché : face au péril rouge, les F-16 et F-15 allaient être irrémédiablement dépassés, il leur fallait un successeur, encore plus beau, encore plus fort. Le Raptor fut donc conçu. Mais aujourd’hui devinez quoi ?

Le jour même où elle retire ses premiers F-22 l’US Air Force annonce également l’achat de 24 F-15X, dernière itération en date du F-15, pour faire face à la Chine. Ce qui donne en résumé la proposition suivante : le F-15 ne tenait pas la route face à l’URSS dans années 1980 alors que celle-ci n’était qu’un malade en phase terminale. Mais voilà que quarante ans plus tard il serait la réponse face à une Chine au faîte de sa puissance. Quant au F-16, opérationnel depuis déjà quatre décennies, il restera en service encore une vingtaine d’années.

On pourrait alors trouver l’histoire suffisamment édifiante et spectaculaire pour que le Pentagone en tire toutes les leçons nécessaires. Rien de moins certain…

Car le retrait des premiers F-22 est justifié par la recherche d’économies qui permettront à leur tour de financer le NGAD, New Generation Air Dominance, appareil dont on nous dit qu’il sera le meilleur du monde et règnera sans partage sur la guerre aérienne du 21ème siècle. Il y a là comme un air de déjà vu, d’autant que le coût unitaire du futur NGAD est d’ores et déjà estimé à plusieurs centaines de millions de dollars ! 

L’histoire est un éternel recommencement ou, dit de façon plus châtiée par Karl Marx, celui qui ne connait pas l’histoire est condamné à la revivre !

Frédéric Lert

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Frédéric Lert

Journaliste et photographe, Frédéric Lert est spécialisé dans les questions aéronautiques et de défense. Il a signé une vingtaine de livres sous son nom ou en collaboration. Il a rejoint Aerobuzz en juin 2011. Au sein de la rédaction, Frédéric Lert est le spécialiste Défense et voilures tournantes.

5 commentaires

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  • Force est de constater, que la notion de combats aériens n’existe plus, rendant ainsi le type « chasseur » caduc. Quand pour la dernière fois y-a-t-il vraiment eu un combat aérien ?
    De nos jours, en temps de paix, un chasseur intercepte, bat des ailes et raccompagne gentiment à la frontière, et en temps de guerre, la mission première d’un pilote militaire est de bombarder, pendant que les équipes au sol essaient de l’atteindre avec des missiles. Top-Gun, c’est fini, ce n’est que du cinéma.

    Tout cela me rappelle une blague qui circulait au milieu des années 2000 (je l’avais lue pour la première fois dans un article australien, à charge contre les F-35 que l’Australie comptait acheter) : les Américains dépensent des milliards pour rendre leurs avions furtifs, les Russes dépensent des millions pour les détecter.

    Comme on dit, dans chaque plaisanterie, il y a une part de vérité. On nous a souvent vanté des signatures radar équivalentes à un pigeon, ou même une balle de golf des fleurons américains, mais des systèmes radars modernes et intelligents sont capables de se rendre compte, qu’une balle de golf à 900 km/h et 15000m, ce n’est pas tout à fait normal.

    Alors à quoi bon continuer à utiliser ce genre d’engins ?

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  • par antoine.leyendecker

    Que ces investissements US ne soient pas rentables, n’est qu’accessoire. Le seul but est de favoriser le complexe militaro-industriel US. L’argent vient du contribuable américain. Le but à atteindre est la suprématie militaire de l’Amérique sur le reste du monde. mais on sent quelques frémissements…

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  • par Jean Baptiste Berger

    Excellent article sur l’ineptie des décisions Américaines concernant l’armement et en particulier l’aviation militaire.
    Pour mémoire, le célèbre F14 de Tom Cruise, à l’époque le projet le plus cher dans ce domaine (largement battu depuis….) n’a pu être concrétisé, après plusieurs refus au congrès, que grâce au financement participatif de l’Iran (une idée de Kissinger) .
    ….Vendre un avion embarqué, donc plus contraignant, à un pays qui n’a pas de porte-avions, c’était quand-même une performance commerciale qui relevait de l’arnaque !
    Le prix de cette collaboration a été, bien sûr, l’appauvrissement accentué de la population Iranienne (si les USA ne pouvaient pas s’offrir le Tomcat, alors comment l’Iran ?….) pour la seule gloire du Shah qui s’est aussitôt fait virer pour ça par les Islamistes …..qu’on subit toujours !
    Le problème avec les Américains c’est qu’il faut à tout prix qu’ils aient des ennemis à combattre !
    On peut leur accorder qu’avec le souk qu’ils ont mis au moyen orient, ils ont assuré leur marché de l’armement pour un moment….
    Mais s’agissant de la Russie, au lieu de profiter de sa faiblesse après la chute du communisme pour l’associer progressivement à l’occident (ce qu’ils ont su faire avec le Japon et l’Allemagne après une guerre autrement plus sanglante que la « guerre froide ») ils ont décidé que les Russes devaient continuer à être des ennemis. (Je l’ai déjà dit, ils avaient surtout peur du rapprochement avec l’Europe naissante et pas encore pourrie qui aurait pu, ce faisant devenir leur concurrente ).
    On voit aujourd’hui où ça nous mène.
    Les dirigeants Européens, vendus, sont contraints (par leur association à l’OTAN uniquement justifiée par la désignation de la Russie comme ennemie) de suivre les Américains dans une guerre dangereuse pour l’Europe (Kiev c’est tout près de Paris ou Berlin) tandis que ces derniers en profitent pour vendre leur F35 à des pays qui auraient logiquement dû se sentir protégés par ce pays puissant hors de portée des canons Russes !
    Certains, sur ce site, se gaussent des raisonnements géopolitiques de ce genre, préférant gober sans moufter les vérités assénées par des dirigeants arrivistes dont la légitimité populaire (si on la reconnait…) ne présume en rien de leur compétence à mieux comprendre le monde que le quidam moyen.
    Moralité : les Chinois sont maintenant copains avec les Russes et bientôt les Turcs… et les USA sont toujours aussi éloignés de l’artillerie de ces trois-là.
    L’Europe des dirigeants qui vendent leur pays pour en être les (ir)responsables va devenir le terrain de jeu sanglant et sans âme des deux gros blocs ainsi constitués et qui ne s’égratigneront même pas !
    Nul doute que l’Afrique subira le même sort.
    Alors les Américains peuvent bien s’offrir quelques ratés technologiques …si ces engins ne fonctionnent pas bien, de toute façon c’est chez nous qu’ils seront expérimentés….
    J’aimerais que cette analyse soit démontée par des spécialistes, et surtout qu’elle ne se concrétise pas aussi dramatiquement que je le crains, mais de nombreux contacts, dont des militaires Français bien renseignés, la partagent…..hélas !

    Bonne fête du 1er mai à tous,
    Les Ukrainiens, victimes de cette rivalité entre puissants, ont hélas moins de chance que nous de l’apprécier !
    Jean-Baptiste Berger

    Répondre
    • Difficile d’ajouter quoi que ce soit à votre commentaire, sans risquer de partir dans une polémique, et j’aime trop Aérobuzz pour risquer de leur causer du tort, alors je vais essayer de me limiter à des faits tangibles, connus de tous ou bien facilement vérifiable pour appuyer vos propos.

      Dans une semaine, nous fêterons l’anniversaire de la victoire des alliés sur l’Allemagne Nazie ; à cet effet, nous verrons nombreux drapeaux français, américains, canadiens, britanniques (sans doute européens, quoique l’UE n’ait rien à faire là-dedans, mais nos politiciens sont comme ça). En effet, ces pays ont fortement aidé à la victoire (il n’y a pas que le débarquement, il y avait aussi les convois de l’Atlantique Nord).

      Une première question que je me pose en revanche, c’est pourquoi aucun pays n’a réagi en 1933, lorsque les premières lois antisémites ont été votées en Allemagne. En 1938, l’Allemagne annexe la Tchécoslovaquie, ensuite la Pologne en 1939, 1940 c’est au tour de la Norvège et du Danemark, toujours rien. Invasion de l’URSS en juin 1941, aucune réaction, pas de sanctions. Les États-Unis et le Canada continuent à octroyer des crédits et à vendre du pétrole au 3ᵉ Reich.

      Il faudra finalement attendre fin 1941, pour que les Américains, à qui l’Allemagne a déclaré la guerre, réagissent, et pour que les Britanniques sortent de leur phase défensive.

      Pour résumer, ces pays ont laissé pourrir tranquillement la situation pendant 8 ans avant d’être obligés d’intervenir. Pourquoi j’insiste là-dessus ? Parce que cela démontre que le but n’était pas de protéger la population juive, comme on a voulu nous le faire croire à postériori.

      Rendons-nous maintenant à l’après-guerre et la croissance économique insolente de l’Amérique du Nord. Les réparations de guerre, l’aide non gratuite à la reconstruction de l’Europe ont entretenu la richesse de ces pays. La guerre est un business qui rapporte.

      Nous avons passé un nouveau millénaire, l’argent magique commence à se faire rare, on tente des guerres au Moyen-Orient, mais elles coûtent plus cher qu’elles ne rapportent. On cherche des maillons faibles, parce que l’Occident ne se bat pas contre des forts. 2014, miracle, l’Ukraine est politiquement affaiblie. On envoie une armée de politiciens et de diplomates à Kiev (imaginez un peu si des diplomates chinois, des hommes politiques iraniens… venaient à Paris pour soutenir les gilets-jaunes ; c’est exactement ce qu’ont fait tous les pays occidentaux en Ukraine en 2014).

      On laisse ensuite pourrir la situation, on ignore ce qu’il se passe dans l’Est de l’Ukraine, et pour la suite, je vous laisse lire ce document du RAND (mon post est déjà trop long) qui date de 2019 :
      https://www.rand.org/pubs/research_briefs/RB10014.html

      Après avoir compris le problème que pose un tel document, les auteurs réfutent les similarités entre le plan et ce qu’il s’est réellement passé. À vous de juger.

      Répondre
      • par Jean Baptiste Berger

        Merci pour votre lien, extrêmement instructif.
        En essayant d’éviter toute polémique, je constate que ce rapport RAND n’envisage que des options de rivalité entre Russie et USA, donc coûteuses de part et d’autre et donc « perdant/perdant » sans jamais imaginer qu’une entente négociée pourrait être bénéfique pour les deux parties…les trois si on inclut l’Europe .
        Dommage, ça aurait pourtant été une formule gagnante pour combattre les vrais fléaux qui se développent au sud avant de nous gangrener, essentiellement religieux autant qu’anti-démocratiques, et à terme ça donnait une chance à ces pays d’accéder à un mode de vie plus heureux et plus paisible…
        Je crains que les compromissions avec ces pays pour obtenir leurs hydrocarbures devenus indispensables pour l’Europe (les USA et les Russes sont auto-suffisants, donc non affectés) n’aboutissent au résultat exactement inverse !
        ….Et les Américains finiront bien par vendre à l’Europe leurs F22 inutiles, comme l’ont été les F104 pendant des décennies ! (Les Américains ne s’en étaient même pas servi au Vietnam , de toute façon ils n’en avaient quasiment pas !)

        Jean-Baptiste Berger

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