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Alpha Scramble pour les Rafale français en Lituanie [1/2]

Interception d’un Sukhoi 34 russe par un Rafale de l’Armée de l’air et de l’espace le 16 décembre 2022. Les deux avions volent sur un même cap contrairement à ce que laisse croire la vision déformée offerte par la GoPro. © Etat-Major des armées

Depuis le 1er décembre 2022, quatre Rafale de l’Armée de l’air et de l’espace (AAE) sont déployés à Siauliai (Lituanie) dans le cadre de la mission enhanced Air Policing (eAP). Une mission essentielle dans le cadre du renforcement de la posture dissuasive et défensive de l’OTAN sur son flanc Est, face à la Russie. Reportage à Siauliai.

Jeudi 15 décembre 2022, base aérienne de Siauliai. « Burguy », pilote de Rafale de Mont-de-Marsan, est en pleine interview pour une télévision française dans le préfabriqué abritant le bureau du chef de détachement. Atmosphère détendue. Dehors, il fait -15°C et le paysage est uniformément blanc, résultat des chutes de neige de ces derniers jours.

L’échange porte sur la mission du 1er décembre 2022, quinze jours plus tôt, qui a vu Burguy intercepter un Iliouchine 20 de renseignement électronique puis un Antonov de transport. C’était le premier jour de la prise d’alerte des Rafale français, la coïncidence avait impressionné tout le monde. « Mais depuis quinze jours, c’est plutôt calme… » explique Burguy.

Le temps de l’interview télé, qui précède de peu celui de l’Alpha Scramble. © Frédéric Lert/Aerobuzz.fr

La phrase est ponctuée par un Ding Dong sonore dans les hauts parleurs du camp. Burguy lève la main, demande un temps mort : « J’écoute le message… » Passage en alerte à bord annonce la voix métallique. Burguy, fais un geste en direction de la caméra, puis se précipite vers la porte. « Désolé, je vous laisse… »

Quelques secondes plus tard arrive la deuxième annonce dans les haut-parleurs, soulignée d’un coup de sirène lugubre : Alpha Scramble, Alpha Scramble…

Le pilote de Rafale ne part jamais les mains vides à son avion… Accroché à la penderie en arrière-plan, une combinaison étanche dont l’emploi est obligatoire au-dessus de la Baltique. © Frédéric Lert/Aerobuzz.fr

Branle bas de combat aussi pour l’équipe de télé qui s’est précipité pour suivre son pilote. Course dans l’allée verglacée qui conduit à un autre préfabriqué faisant office cette fois de salle d’alerte. Burguy et son ailier, un jeune pilote opérationnel (PO) fraichement arrivé au 3/30 Lorraine, sont déjà en train d’enfiler une deuxième couche de vêtements chaud sous la combinaison de vol. Puis une troisième. Puis la combinaison étanche. Puis le gilet tactique. Voler au-dessus de la Baltique et des états Baltes en hiver n’est pas une mince affaire.

Couverts comme des alpinistes, chargés du barda classique du pilote de combat, ils se précipitent ensuite vers le parking des voitures, sautent dans un combi qui les conduit aux avions, à une centaine de mètres de là. Il s’est écoulé à peine quatre minutes depuis le premier coup de sirène. Le leader est largué à la volée au pied du premier abris en toile où sont déjà arrivés les pistards. Son ailier est lâché quelques dizaines de mètres plus loin.

Départ aux avions après un habillage rapide. Bien que la marche jusqu’aux avions soit très courte, les -15°C se font rapidement sentir… © Frédéric Lert/Aerobuzz.fr
Installation à bord rapide avec l’assistance d’un pistard judicieusement positionné ! Un mot d’ordre : ne pas confondre vitesse et précipitation. © Frédéric Lert/Aerobuzz.fr

Trois minutes de plus et les deux hommes sont installés dans leurs avions, verrières fermées. Les réacteurs sont lancés, les groupes de parc débranchés, un dernier salut aux pistards et les Rafale roulent vers la piste 14/32. Moins de quinze minutes après l’alerte, les avions sont en l’air et foncent vers le Baltique reconnaitre l’avion qui évolue en zone internationale sans s’identifier.

Les quatre Rafale de Mont-de-Marsan installés à Siauliai, pour une durée de quatre mois, sont accompagnés par un détachement complet d’une centaine de personnes : six pilotes des escadrons 2/30 Normandie Niémen et 3/30 Lorraine, mais aussi une cinquantaine de mécaniciens, armuriers et spécialistes en tous genre, une quinzaine de commandos de l’air pour la surveillance, des pompiers militaires, des spécialistes des systèmes d’information et de communiciation, une infirmière et un médecin du service de santé des armées, etc. Depuis l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014, c’est la neuvième participation de l’AAE à cette mission et la sixième depuis la Lituanie.

Les trois états baltes réunis couvrent une surface comparable à une région française. Un avion de combat peut les parcourir du sud au nord en une vingtaine de minutes. © Frédéric Lert/Aerobuzz.fr

« Les pays baltes, Estonie, Lettonie et Lituanie, font partie de l’Otan depuis 2004 mais ils ne disposent pas d’avions de combat » rappelle le Lcl Jonathan, chef du détachement à Siauliai et également commandant de l’escadron Normandie Niémen. « Le dispositif eAP est une force dissuasive et défensive. Nous sommes dans une position ferme mais non escalatoire vis à vis de la Russie ». Les avions français sont concernés par des alertes qui peuvent être véritables (Alpha Scramble), ou bien conçues pour l’entrainement (Tango Scramble).

En ce 15 décembre 2022, l’Alpha Scramble a débouché sur « l’interception » d’un Sukhoi 34 qui transitait par la Baltique depuis la Russie vers l’enclave russe de Kaliningrad, coincée entre la Lituanie et la Pologne. Pour rejoindre Kaliningrad, les appareils russes évoluent dans l’espace aérien international dont le contrôle est confié aux pays riverains.

Un canon de 30mm, deux missiles MICA, deux réservoirs supplémentaires de 2.000 litres et une nacelle Talios : le Rafale est équipé pour faire face à toutes les situations. © Frédéric Lert/Aerobuzz.fr

Les Alpha Scramble, avec le décollage d’une patrouille depuis l’Estonie et/ou la Lituanie, sont déclenchés quand ils ne remplissent aucune des trois possibilités suivantes : dépôt d’un plan de vol, affichage d’un code transpondeur ou encore absence de réponse aux interrogations du contrôle aérien civil. « Les Russes transitent dans l’espace aérien international, dans une zone autorisée pour eux mais ils ne sont pas formellement identifiés » souligne le Lcl Jonathan. « Il n’y a rien d’illégal dans leur vol, mais leur comportement est suspect. Notre mission est donc de lever les doutes, de les identifier et de mettre en évidence notre travail de protection de l’espace aérien. »

Frédéric Lert

Frédéric Lert

Journaliste et photographe, Frédéric Lert est spécialisé dans les questions aéronautiques et de défense. Il a signé une vingtaine de livres sous son nom ou en collaboration. Il a rejoint Aerobuzz en juin 2011. Au sein de la rédaction, Frédéric Lert est le spécialiste Défense et voilures tournantes.

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