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In COD we trust !
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Les liaisons des porte-avions américains avec la terre se font essentiellement avec les COD, des avions cargo capables d’apponter et d’être catapultés. Un sport un peu extrême qui mérite bien un détournement de devise nationale. Bienvenu à bord. Reportage.

18.06.2018

L’essentiel, c’est d’avoir confiance dans le pilote. Dans quelques secondes, les passagers sauront si c’est un bon ou pas…© US Navy

Quand l’aéronavale française travaille les qualifications à l’appontage, le Charles de Gaulle évolue en Méditerranée, à quelques dizaines de kilomètres des côtes. Il arrive qu’en fin de journée, le bateau se rapproche de la rade de Toulon pour embarquer du personnel. Les transferts se font alors en barcasse, une grosse chaloupe à moteur dont les émanations de diesel embaument les passagers installés sur des bancs, au fond du bolide.

Le C-2 Greyhound, la « barcasse » de l’US Navy

Une bâche les protège des intempéries. Le passage sur le porte-avions se fait via un ponton flottant installé derrière le navire. De nuit, avec des sacs et une mer un peu formée, le passage de la barcasse au porte-avions est un exercice stimulant.

Les Américains pratiquent un autre sport, à la démesure de leurs moyens, l’appontage et le catapultage en COD : le « Carrier Onboard Delivery », un C-2 Greyhound. Un bimoteur survitaminé, de la famille des Hawkeye. Même motorisation surpuissante, mais un système de mission remplacé par une soute pouvant accueillir une vingtaine de passagers, un peu de fret ou même un réacteur de rechange. Emprunter le COD pour se rendre à bord d’un porte-avions est une expérience unique.

Tapis rouge

Pour les navires basés sur la côte Est, tout commence sur la base navale de Chambers, repaire des Hawkeye et des Greyhound. Un très joli terminal accueille les visiteurs : en entrant à gauche, un petit salon VIP avec canapés et fauteuils. A droite une salle plus banale pour les pékins moyens. Tout le monde se rejoint dans le couloir qui mène au tarmac.

Le Greyhound attend ses passagers à une vingtaine de mètres de là, à l’extrémité d’un tapis rouge peint sur le sol. Ce sens du décor tout de même… On avance « cranial » (casque de protection) sur la tête, masque devant les yeux et Maewest autour du cou. Puis on pénètre dans le fuselage par la rampe arrière. A ce stade, il n’y a plus de VIP ou de piétaille : tous les passagers sont logés à la même enseigne.

Dos à la marche

Les sièges en forme de coque sont tournés dos à la marche, la peinture usée par des décennies d’utilisation intensive laisse voir l’acier nu et quelques rustines métalliques solidement rivetées. Les canalisations courent au plafond, la structure est à nu.

On sent que l’appareil a vécu et c’est bon signe : on se dit que s’il a tenu jusque là, il tiendra bien encore un peu. C’est sombre, serré, étroit, bruyant, chaud et ça sent comme dans tous les cargo militaires : un mélange de transpiration, de kérosène et d’hydraulique…

Après un décollage sans histoire, le COD se présente au-dessus du porte-avions et s’installe pour des orbites plus ou moins longues autour du bateau. L’unique petit hublot présent en soute permet à un ou deux chanceux d’apercevoir la mer. Les autres passagers regardent le plafond en trouvant le temps long.

« Here we go, here we go ! »

Et puis le régime moteur change, les volets sortent. Le train est abaissé. On sent qu’on descend, on serre les dents. On se souvient de Top Gun. Et là on comprend que le héros de l’aéronavale US n’est pas Tom Cruise, c’est l’humble pilote du C2 qui a dans ses mains la vie des sardines bien rangées dans la boîte derrière lui.

Des cris venus de l’arrière de la soute vous ramènent à la réalité : « Here we go, here we go ! » Les deux soutiers hurlent par dessus le bruit des moteurs et agitent les bras. C’est le signal. Et BLAAAM ! Un grand bruit, un écrasement contrôlé, les moteurs soudain poussés à fond en cas de « bolter » et on s’écrase bien au fond de son siège, trop content d’être assis dos à la marche. En moins de deux secondes, on est passé de 250 à 0 km/h… un truc vraiment unique qui va nous faire marquer des points dans les dîners en ville !

En rang derrière le chien jaune

L’avion manœuvre encore sur le pont et la rampe arrière s’ouvre. On est alors comme au cinéma, face à l’écran qui se dessine à l’arrière de la soute : des silhouettes casquées et masquées passent dans le champ de vision avec des morceaux d’avions, des vagues de chaleur s’engouffrent dans la carlingue. On est sur Mars et c’est chouette.

Au signal du loadmaster, tout le monde se lève, descend de l’avion en file indienne et se met à suivre un chien jaune qui fait contourner l’îlot et descendre un escalier le long de la coque du bateau. L’eau défile sous les pieds à 30 noeuds. Une porte étanche pour entrer dans le bateau, une coursive sur la gauche, une deuxième porte et voilà le local où se posent les arrivants et où attendent les partants. La vie à bord commence…

Prêt au catapultage

Le séjour à bord terminé, on se retrouve dans le même local cette fois dans le rôle du partant. On enfile de nouveau le « cranial», le masque et le gilet de sauvetage, on remonte l’escalier avec toujours la mer qui court à 30 nœuds sous les marches, on contourne l’îlot et on grimpe dans la soute du Greyhound. On s’assoit, toujours dos à la marche, on se saucissonne avec le harnais 4 points et on attend.

Les chefs de soute passent et repassent pour vérifier que rien ne traîne en cabine, que l’on n’a aucun objet dans les mains. Ils serrent à fond les harnais de chacun et ce n’est pas par sadisme. C’est parce qu’ils tiennent à leur marchandise… La rampe se ferme, l’avion roule un petit moment puis s’immobilise.

Encore plus violent

Sourires crispés parmi les passagers. L’avion se dandine encore quelques secondes puis s’immobilise de nouveau. Ca se rapproche… On se prend à contempler les sorties de secours au sommet du fuselage : deux trappes minuscules pour une vingtaine de pax. Accessibles uniquement en se hissant à la force des bras en prenant appui sur le dossier des sièges. Avec les gabarits américains qui peuplent la cabine, good luck si l’avion venait à tomber à l’eau en sortie de pont…

Moteurs à fond, de nouveau des hurlements en fond de soute « On y va, on y va… !!! » Et alors là… BLAAAM de nouveau. Encore plus violent peut-être. On pensait avoir serré les harnais à fond, mais malgré tout on décolle du siège, toujours dos à la marche. Ecrasés dans les bretelles, la tête pliée vers le plancher sous l’accélération.

Pas trop le temps de réfléchir à la misère du monde. Une seconde, une seconde et demie… et l’accélération cesse aussi brusquement qu’elle est arrivée. L’avion a quitté le pont et se débrouille tout seul pour tenir en l’air. La catapulte a fonctionné correctement, on est bien content…

Frédéric Lert

A propos de Frédéric Lert

chez Aerobuzz.fr
Journaliste et photographe, Frédéric Lert est spécialisé dans les questions aéronautiques et de défense. Il a signé une vingtaine de livres sous son nom ou en collaboration. Il a rejoint Aerobuzz en juin 2011. Au sein de la rédaction, Frédéric Lert est le spécialiste Défense.

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