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Le F-35, tête de Turc ou pas tête de Turc ?
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La Turquie a réceptionné son premier F-35A le 21 juin 2018. Les relations diplomatiques entre Ankara et Washington s'étant dégradées ces derniers mois, elle pourrait attendre longtemps les suivants. Le problème est que la Turquie est le fabricant exclusif de certains sous-ensembles du F-35. On attend avec impatience les prochains tweets de Donald Trump...

20.08.2018

Le Congres américain acceptera-t-il que la Turquie continue de participer à la fabrication des F-35 alors quelle envisagerait de collaborer au développement du système antiaérien S500 russe ? © Lockheed Martin

Le 21 juin dernier, au cours d’une cérémonie qui s’est tenue à Fort Worth (Texas), la Turquie a donc reçu son premier F-35A. Il est prévu qu’elle en reçoive trente d’ici 2022 et, à terme, une centaine. L’entrée en service du chasseur bombardier de Lockheed Martin est une nouvelle étape de la riche histoire commune américano-turque.

La Turquie dans l’OTAN

La Turquie a adhéré à l’OTAN en 1952, recevant au passage ses premiers chasseurs à réaction, des F-84G. Pendant la guerre froide, le pays offrait à l’Alliance une armée disciplinée, nombreuse et solide, installée aux portes de l’URSS. Faut il préciser que c’est également la Turquie, via le détroit du Bosphore, qui tenait solidement le seul accès à la mer Noire ?

Aujourd’hui encore, le pays dispose de frontières communes avec l’Iran, l’Irak et la Syrie. Tout pour plaire donc aux Américains, qui trouvent également un marché important pour leurs équipements militaires et une solide base à Incirlik, dans le sud du pays, au plus près de la Syrie. Incirlik abrite régulièrement des opérations de l’Otan et quelques dizaines de bombes nucléaires tactiques B61 mises à la disposition de l’Alliance atlantique par les Etats-Unis.

Opposition du Congrès

Mais rien n’est immuable sauf la recette du Coca Cola et les relations turco-américaines sont aujourd’hui en train de changer. La livraison du premier F-35 s’est faite avec le minimum syndical de flonflons et en l’absence de poids-lourds politiques ou militaires. Du semi clandestin donc, alors même que des voix s’élevaient aux Etats-Unis (au Congrès et au Département d’Etat) pour annuler la livraison de l’avion à la Turquie et même faire sortir le pays du programme. La semaine dernière, le président Trump signait le National Defense Authorization Act qui avalise non seulement le budget du Pentagone, mais également certaines dispositions particulières sur les ventes d’armes. Parmi celles-ci, la décision de suspendre pour 90 jours toutes les ventes à Ankara, le temps d’évaluer plus en détail l’impact d’une exclusion de la Turquie du programmes F-35.

Au coeur du problème, l’annonce par la Turquie en décembre 2017 de l’achat du système de défense anti-aérienne S400 « Triumf » made in Russia. Le S400 est donné pour une portée de 150 kilomètres, avec des capacités « anti furtivité ». La vente d’un tel équipement à un pays de l’Otan, qui plus est en cours de rééquipement avec le F-35, fait grincer des dents à Washington. D’autant que cette vente se fait dans un contexte de rapprochement turco-russe qui déplait aux Américains.

Alliances à géométrie variable

Après tout, le voisin grec, qui fait également partie de l’Otan, dispose déjà d’un système anti aérien russe de génération précédente, le S300. Washington n’en fait pas un tel fromage et tolère la bizarrerie… Ce qui déplait dans le cas turc, c’est la proximité politique affichée avec Moscou. On évoque même une négociation en cours pour faire participer Ankara au développement du futur S500…

Le bon niveau technique de l’industrie aéronautique turque a permis la fabrication sous licence des F-16 d’Ankara. Mais les multiples programmes aéronautiques turcs, qui font un large usage d’équipements américains, survivraient-ils à une guerre commerciale avec Washington ? © Frédéric Lert / Aerobuzz.fr

Rappelons-nous que le 24 novembre 2015, un F-16 turc avait abattu un Sukhoi Su 24 qui avait égratigné d’un saumon d’aile la frontière turco syrienne. La vie d’un équipage pèse peu face aux intérêts supérieurs des nations et à Moscou, on se veut plus pragmatique que rancunier.

Désaccords multiples

Le S400 n’est pas le seul caillou dans la chaussure des relations bilatérales entre Ankara et Washington. S’y ajoutent la détention jugée arbitraire d’un pasteur évangéliste américain en Turquie, le bras de fer sur la demande d’extradition d’un opposant à Erdogan et en toile de fond le verrouillage jugé préoccupant par Washington de la société turque par son président actuel. Sans oublier également le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem et l’éternelle question kurde, exacerbée par la situation actuelle en Irak et en Syrie.

Cerise sur le baklava, trois jours après la livraison du premier F-35, les élections générales en Turquie se traduisaient la réélection de Recip Erdogan à la présidence de son pays et conduisaient le Congrès US à évoquer le blocage de la vente du F-35 à la Turquie, voire le retrait complet du pays du programme F-35.

La vulnérabilité des programmes internationaux

Et c’est là que ca se complique. La Turquie est partenaire du programme depuis la phase de System Development Demonstration (SDD) de 2002, un an avant la première nomination de Recip Erdogan comme premier ministre. Ejecter le pays du programme imposerait-il de lui rembourser les investissements consentis ? Faudrait-il également rembourser les avances déjà payées pour les quatorze premiers avions achetés ? Il ne s’agirait après tout que d’une question de gros sous, une opération comptable facile à régler. Mais l’essentiel serait ailleurs…

Une dizaine de sociétés turques sont engagées à ce jour dans la fabrication de pièces et de composants. Turkish Aerospace Industries, qui a déjà l’expérience de la fabrication sous licence du F-16, fabrique et assemble des sous-ensembles du fuselage, des portes de la soute et différents éléments en composites.

La force aérienne turque a également commandé dix A400M, sur fond de collaboration très étroite entre Airbus et l’industrie aéronautique turque. Pour les années 2020 à 2030, l’avionneur européen va acheter pour 5 milliards d’euros de sous-ensemble à l’industrie turque. © Frédéric Lert / Aerobuzz.fr

L’industrie turque au cœur du F-35

Pour résumer, on trouve des pièces turques et exclusivement turques dans chacun des F-35 en service dans le monde. Remplacer ces fournisseurs serait long et coûteux : il faudrait trouver de nouveaux partenaires et en requalifier les processus et les productions.

Outre la fabrication de composants, il était également question jusqu’à présent de confier à la Turquie un rôle majeur dans l’entretien des réacteurs F135 pour les flottes européennes. Le missilier turc Rokestan travaille de son côté avec Lockheed Martin sur le missile SOM-J que la Turquie espère pouvoir intégrer au F35 dans le cadre des capacités futures de l’avion.

Des arrangements toujours possibles

Face aux enjeux économiques que représente cette collaboration industrielle, pourrait-on alors imaginer la Turquie garder un rôle industriel tout en étant interdite d’achat de l’avion ? La question se pose, mais que l’on se rassure, la réponse n’est pas exigée pour tout de suite.

Le programme F-35 est un train lancé à pleine vitesse et qui possède une force d’inertie considérable…

Conformément à ce qui s’est passé avec les autres nations partenaires, les premiers avions turcs livrés resteront dans un premier temps sur le territoire américain. Ils servent déjà à entrainer les premiers pilotes de la Türk Hava Kuvvetlen sur la base de Luke (Arizona). En l’état actuel des choses, les premiers avions ne toucheront pas le sol turc avant 2020, ce qui laisse encore du temps aux petits arrangements entre anciens amis…

Frédéric Lert

A propos de Frédéric Lert

chez Aerobuzz.fr
Journaliste et photographe, Frédéric Lert est spécialisé dans les questions aéronautiques et de défense. Il a signé une vingtaine de livres sous son nom ou en collaboration. Il a rejoint Aerobuzz en juin 2011. Au sein de la rédaction, Frédéric Lert est le spécialiste Défense.

4 commentaires

  • francois h.

    Bien sûr, on peut plaisanter (quand ce n’est pire) sur D. Trump. Bien sûr, des « arrangements » sont toujours possibles, comme dans le monde entier. Mais il n’en demeure pas moins que le sieur Erdogan est un personnage dangereux. Pour l’Ouest et son propre pays. A quand des informations sur les dessous de l’invraisemblable coup d’état lui ayant permis de déchaîner sa puissance répressive? Kemal Ataturk, ils sont devenus fous, Erdogan et ses amis…

    • Vladimir_K

      « A quand des informations sur les dessous de l’invraisemblable coup d’état lui ayant permis de déchaîner sa puissance répressive? » : je pense qu’aérobuzz a déjà suffisamment de travail avec l’actualité aéronautique, travail qu’ils font vraiment bien. Encourageons les plutôt à continuer ce pourquoi nous sommes abonnés à ce journal.

  • JEAN MARIE

    L’arroseur arrosé?JM

  • sirpatrick

    L’ambivalence politique de la Turquie est en adéquation avec son positionnement géographique. La Turquie est in opérateur de systems américains en matière de defense, je pense aux Phantom, aux F16 tout comme le voisin Grec… (les USA n’ont aucun scrupule à vendre à ces deux pays qui se detestent les mêmes produits)
    les tensions actuelles entre les deux pays risquent cependant de fair eun grand perdant : la CIA qui dispose en Turquie de bases d’écoute des pays voisins et don’t les bases aériennes ont permis de nombreuses operations de U2 et de drones made in USA. Enfin, pensons à Sierra Nevada, une société stratégique aux USA en matière de defense, spécialiste de moutons à 5 pattes, qui est fondée par une famille d’origine turque…
    Tout comme Frederic Lert, je pense que des arrangements entre amis devraient être possibles. après mr Trump.

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