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La grève couve chez les bombardiers d’eau

Deux CL-415 sur le parking de Nîmes. Les avions sont prêts pour la saison des feux, mais leurs pilotes restent en colère. © F. Marsaly/Aerobuzz.fr

Le 10 mars 2022, les pilotes de la Sécurité Civile menaçaient de déposer un préavis de grève pour le 1er juillet 2022 afin que soient résolus rapidement d'importants problèmes administratifs touchant le règlement de leurs salaires, de leurs primes et le remboursement de leurs frais de missions. Alors que la saison des feux a débuté brutalement, la faute à un épisode caniculaire précoce, les moyens aériens sont à pied d’œuvre mais le dossier, et la grogne, sont toujours d'actualité.

Passé l’ultimatum, en avril 2022, les instructeurs ont effectivement cessé leur mission pendant quelques semaines et les avions qui sortaient de maintenance n’étaient pas réceptionnés. « La Direction de la Sécurité Civile et de la Gestion des Crises a finalement pris des engagements pour assurer le suivi des vérifications des règlements de façon a limiter les incidents de paiement, ceux-ci étant effectués par un service spécifique du ministère de l’intérieur. », explique Christophe Govillot, pilote de Canadair et représentant du SNPNAC, le syndicat des pilotes de la Base de Sécurité Civile de Garons.

Les instructeurs ont alors repris les qualifications des autres pilotes et les avions en sortie de chantier ont été réceptionnés si bien que la flotte de la Sécurité Civile est tout à fait opérationnelle pour le début officiel de la saison des feux.

Un problème de plus

« Les problèmes de non-versement des salaires et primes n’ont été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour les pilotes ! » Car ce problème important et qui semblait ne pas trouver de solution venait s’ajouter aux autres soucis rencontrés au sein de l’aviation de la Sécurité Civile et déjà pointés comme tels par les organisations syndicales mais aussi par les parlementaires.


Trois points d’achoppement principaux ont été notés afin d’assurer une certaine sérénité aux équipages pour l’avenir de leur profession et pour lisser quelque peu certaines difficultés et tensions qu’ils font naître au sein de la base.

« Il faut améliorer l’accès au poste d’instructeur pour pouvoir former plus de pilotes en interne et obtenir enfin le nombre de Commandants de Bord dont nous avons besoin. Or, les textes JAR 25 imposent 1500 heures sur des avions de cette catégorie pour pouvoir le devenir ce qui exclut de fait les pilotes qui ont passé beaucoup de temps sur Tracker, qui n’était pas JAR25, et qui ont pourtant toute l’expérience requise. Nous demandons donc à créer des « Instructeurs Bombardiers d’eau (IBE) » dont la fonction serait, en interne, de former aux spécificités du métier ce qui allégerait grandement le travail des instructeurs TRI et TRE dûment qualifiés et pas assez nombreux pour faire face à la situation réelle. »

Le deuxième point tombe comme une évidence et pourtant en dépit de la trentaine de noms qui figurent sur la plaque à l’entrée de la base : « Nous demandons aussi à ce que notre métier soit reconnu à risque, une mention assez logique mais qui a d’énormes conséquences sur les retraites et sur les pensions de réversions. »

Un troisième point porte sur les PSC, les Personnels Sécurité Cabine, qui accompagnent les Dash 8 lors des missions de transport de fret et de passagers, qui sont donc formés comme les PNC des compagnies aériennes mais qui, à la Sécurité Civile, ne sont pas reconnus comme personnels navigants, une situation étonnante qui pourrait entraîner des pertes de qualification et des difficultés pour leurs éventuelles reconversions.

Un protocole d’accord qui attend simplement la signature du Ministre

Pendant plusieurs semaines, les organisations syndicales avions et hélicoptères ont planché à la rédaction d’un protocole d’accord destiné à apporter des solutions concrètes à ces différents problèmes. Il ne reste, pour le valider, que la signature du Ministre de l’intérieur. Hélas, alors que le document était prêt dès le mois de mai, il attend encore. Les raisons avancées : la crise en Ukraine et les échéances électorales !

Pour les équipes de la Sécurité Civile, les choses sont donc très claires. Étant donné les délais et préavis nécessaires pour le déclenchement d’une grève, si la signature du protocole n’est pas faite le 25 juin, la grève débutera bien le 1er juillet !

« Le but est de passer une saison de façon sereine, sans s’inquiéter de ces sujets parce que nous devons aller au feu tranquilles d’esprit ». En signant le protocole, le Ministre rassurera les pilotes et comme ce document passera l’été à circuler de commissions en commissions, sa concrétisation et les négociations afférentes auront lieu à l’automne, après la saison feu, moment où les équipages de bombardiers d’eau, notamment, seront moins préoccupés par leurs missions.

« Mais nous devons passer notre saison des feux sans nous préoccuper de ces sujets !« 

Des pilotes grévistes réquisitionnés

En cas de déclenchement de la grève, les feux seront bien attaqués par des équipages qui seront donc officiellement réquisitionnés pour cela. Néanmoins, cela implique que les détachements (notamment celui, stratégique, d’Ajaccio) ne seront pas armés. Les missions vers la Corse se feront mais les équipages rentreront à Nîmes le soir.

« Il n’y a pas que les problèmes de salaires et de primes, la Sécurité Civile est au pied du mur ! » explique en substance Christophe Govillot,

Seulement 16 commandants de bord sur Canadair

Le constat dressé rappelle en tous points celui du Sénateur Vogel établit en 2019 où il était question de l’attractivité de la Sécurité Civile et de la pérennisation de ses effectifs.

« Aujourd’hui, il y a 16 CDB CL-415 pour 12 avions. Il en faudrait 24 ! Pendant des années, la Sécurité Civile n’a pas assez recruté » Absence d’anticipation des conséquences du déménagement à Nîmes pour certains pilotes, départs vers la ligne, échecs en cours de formation comme commandants de bord pour un certain nombre de copilotes pourtant expérimentés : « Aujourd’hui que les compagnie aériennes ont repris leur recrutement, le nombre de candidats ne nous permet pas d’augmenter nos effectifs comme nous le devrions avec l’augmentation du nombre de Dash 8 (dont le 7e doit arriver dans le courant de l’été). Nous parvenons tout juste à remplacer les départs et surtout, nous n’arrivons pas à augmenter notre nombre de commandants de bord. »

Comment revaloriser le métier de pilote de bombardier d’eau ? C’est tout l’enjeu du moment. « Comment recruter des pilotes aux profils prometteurs lorsque les salaires de la Sécurité Civile, déjà bien inférieurs à ce que les candidats Commandants de Bord peuvent gagner au sein des armées et à ce que peuvent proposer les grandes compagnies aériennes, n’ont pas été revalorisés depuis 20 ans. » Et si en plus s’ajoutent les soucis de régularité de paiement, il est possible que le nombre de candidats au pilotage des Canadair et des Dash poursuive sa pente descendante.

Il semble difficile d’augmenter massivement les salaires de ces pilotes travaillant pour le compte de la fonction publique. Pour contourner cet obstacle légal, les leviers existent pourtant et sont spécifiés dans le protocole d’accord : « Il est possible de jouer sur les primes et sur la revalorisation de certaines qualifications. Ainsi les « IBE » que nous préconisons pourraient voir ainsi leurs rémunérations augmenter sensiblement. »

« Nous voulons surtout des preuves de bonne volonté et de considération. C’est pourquoi nous restons fermes sur les dates. »

En l’absence de signature du ministre au 25 juin 2022, un préavis de grève sera donc déposé pour le 1er juillet 2022. Si les inquiétudes sur la régularité des rémunérations ne sont pas encore totalement apaisées, la grogne des pilotes de la Sécurité Civile porte désormais sur des points dont les conséquences sur l’efficacité de leurs missions sont déjà sensibles.

Frédéric Marsaly









Frédéric Marsaly

Frédéric Marsaly, passionné par l'aviation et son histoire, a collaboré à de nombreux média, presse écrite, en ligne et même télévision. Il a également publié une douzaine d'ouvrages portant autant sur l'aviation militaire que civile. Frédéric Marsaly est aussi le cofondateur et le rédacteur en chef-adjoint du site L'Aérobibliothèque.

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