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Le drone, outil de gestion de crise… sous dérogation

Depuis l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, la démonstration de l’efficacité des drones dans la gestion de crise ne fait plus débat. Reste à lever de nombreux freins pour généraliser le recours à ce moyen aérien léger et économique. La réglementation n’est pas le seul verrou à faire sauter.

14.09.2020

Les services de secours suivent avec une certaine frustration les progrès des drones. Les budgets publics ne suivent pas l'innovation. © Yuneec

Dans les heures qui ont suivi l’incendie hyper médiatisé de Notre-Dame-de-Paris, le standard téléphonique des pompiers de Paris a surchauffé. Tous les services de secours avaient des questions pratiques et recherchaient des contacts au sein des Pompiers de Paris. Les appels arrivaient du monde entier. Dès le lendemain de l’événement, il a fallu couper la ligne, d’autant que les drones qui ont aidé les pompiers à visualiser les parties tombées de la cathédrale n’étaient pas mis en œuvre par les pompiers, mais par la préfecture de police.

« Tout le monde est capable d’acheter un drone. La question qui se pose, est de savoir comment l’utiliser. » Lieutenant Vendelin Clicques (IEDO)

Le lieutenant Vendelin Clicques, officier sapeur-pompier a créé en 2018, l’International Emergency Drone Organization, IEDO, une association regroupant des spécialistes drone de tous pays afin de promouvoir l’utilisation du drone par les services de secours. « L’IEDO permet un échange sur les retours d’expériences de chacun, et notamment sur la réglementation qui évolue ». Preuve de l’importance de cette recherche d’information : depuis deux ans qu’elle existe, cette association a déjà réuni 480 membres originaires de 42 pays, répartis sur les 6 continents. Le besoin d’information est criant.

Une doctrine d’utilisation des drones à l’épreuve de l’innovation

L’une des premières préoccupations des services de secours, porte sur l’encadrement réglementaire de la mise en œuvre des drones. « La technologie va plus vite que la réglementation. Tous les six mois, un nouveau drone arrive sur le marché qui nous oblige à remettre à jour notre doctrine d’utilisation », explique le lieutenant Clicques. Hors intervention, les pompiers respectent la réglementation. En intervention, ils se placent en régime dérogatoire.

Les entreprises privées et les services publics qui interviennent dans le cadre de gestion de crises ne bénéficient pas de ce basculement automatique. C’est le cas, par exemple d’Enedis, le gestionnaire du réseau français de distribution de l’électricité, l’un des fers du lance du drone en France.

A la merci de la réactivité des préfectures

Les usages des drones faits par Enedis sont multiples. En ce qui concerne plus particulièrement la gestion de crise, il s’agit souvent d’établir un état des lieux après un événement climatique : orages, coup de vents ou importantes chutes de neige comme lors de l’hiver 2019, en Drome et en Ardèche.

Il est capital que cet état des lieux puisse être fait le plus rapidement, de manière à pouvoir déclencher les interventions des techniciens sans délai. De cette réactivité dépend souvent le rétablissement de la distribution de l’électricité aux clients. Il s’agit donc de pouvoir s’affranchir des délais réglementaires et d’élargir les zones d’inspection. « En cas de crise, la personne de permanence en préfecture n’a pas forcément de connaissance sur le drone », explique Cyrille Abonnel, directeur numérique et innovation ouverte à la direction régionale Aquitaine Nord d’Enedis.

« Les préfectures sont plus ou moins rapides, mais nous n’avons jamais de refus de dérogation ». Cyrille Abonnel (Enedis)

Confronté à ce problème, à l’échelle nationale, Enedis a lancé mi-2020, un programme national. C’est le projet FIRE (Force d’intervention rapide électricité) Drone qui était en gestation depuis 18 mois. L’enjeux fondamental est d’atténuer les disparités entre les préfectures. Pour y parvenir, Enedis se donne deux ans pour informer : « nous devons aider nos interlocuteurs en préfecture à aller à l’essentiel sur ce dont nous avons besoin. En cas de crise, nous devons être autorisés rapidement à intervenir sur un périmètre élargi ». Pour parvenir à ce résultat, l’idée est d’identifier des référents drone dans chaque préfecture.

Aller à l’urgence

« Dans une situation de crise, il faut pouvoir aller vite à l’urgence », confirme Benoit Gandon, directeur régional adjoint sud-ouest CEREMA. Le CEREMA, Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, est un établissement public qui dépend du ministère de la transition écologique et des collectivités. Il se positionne en expert auprès de l’Etat et des collectivités sur les questions relatives aux routes, aux ponts, aux fleuves, à l’urbanisme, etc. « Un établissement public neutre qui amène de l’expertise technique », résume Benoit Gandon.

« Nous avons un rôle d’alerte auprès des administrations centrales« . Benoit Gandon (CEREMA)

La montée en puissance du drone au sein de CEREMA date des 2015. En février 2020, c’est lui qui est intervenu sur l’affaissement de la chaussée de la RN116 dans les Pyrénées-Orientales. Un autre événement qui a défrayé la chronique. Des géotechniciens du CEREMA ont réalisé des expertises à l’aide de drone pour savoir où intervenir précisément, pour renforcer et purger. « C’était infaisable en un temps court sans drone. Nos télépilotes sont intervenu dans l’urgence avant de faire appel à des prestataires extérieurs ».

Inverser les enjeux

Pour tirer parti de la rapidité et de l’accessibilité qui sont les deux atouts du drone en situation de crise, il faut inverser les enjeux, estiment les professionnels ; ce qui est interdit en temps normal devrait devenir possible en cas d’urgence. « Le CEREMA a un rôle d’expert auprès du ministère. Nous pouvons soulever le problème, faire passer des messages, afin de faire évoluer la réglementation ».

Toutefois, les freins au développement du drone ne sont pas toujours là où on les attend. Même si le drone se révèle être un outil précieux pour les pompiers, notamment pour leur permettre d’analyser la situation et de déterminer les meilleurs accès, en France, à peine plus de la moitié des services départementaux d’incendie (SDIS) sont équipés de drones. La hiérarchie n’est pas toujours convaincue de l’intérêt de cet équipement encore trop souvent assimilé à la prise de vues. Le traitement en temps réel des données nécessiterait d’investir dans les ressources humaines et les techniques de traitement de la donnée.

« Les services de l’Etat utilisent de plus en plus de drones du commerce, des drones civils qui de fait deviennent des aéronefs d’Etat. » Aude Bocarel (Juriste)

Difficile également de suivre l’évolution technologique quand les budgets ne suivent pas, que les structures d’achats ne sont pas adaptées et qu’un drone est amorti sur cinq ans. La juriste Aude Brocarel soulève un autre problème à propos des drones du commerce utilisés par divers services de l’Etat et qui de fait deviennent des aéronefs d’Etat. « Ils devraient donc entrer dans le cadre réglementaire de la navigabilité d’Etat, mais faute de réglementation adéquate, ils sont utilisés sous dérogation. » Tout le monde s’accommode de cette situation, tout en redoutant d’éventuelles conséquences judiciaires en cas de problèmes. Les services rendus par les drones l’emportent.

Gil Roy

 

 

UAV Day 2020

Table-ronde

Drones et gestion de crise, plus-value et limites

  • CESA Drones. Aérodrome de Saint-Hélène (Gironde)
  • Mercredi 16 septembre 2020, de 11.10 à 12h10

Le drone est un outil performant dans la gestion de crise. Experts et sauveteurs partageront leur expérience terrain. Jusqu’à quel point, le volet juridique peut-il limiter à sa mise en oeuvre ?

Intervenants à la table-ronde

  • Cyrille Abonnel. Directeur numérique & innovation ouverte ENEDIS DR Aquitaine Nord
  • Aude Brocarel. Juriste affaires aériennes
  • Vendelin Clicques. Officier Sapeur-Pompier, Président l’International Emergency Drone Organization
  • Benoit Gandon. Directeur régional adjoint sud-ouest CEREMA
  • Table ronde animée par Gil Roy, rédacteur en chef d’Aerobuzz.fr

UAV Day, le drone dans sa réalité quotidienne

 

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A propos de Gil Roy

chez Aerobuzz.fr
Gil Roy a fondé Aerobuzz.fr en 2009. Journaliste professionnel depuis 1981, son expertise dans les domaines de l’aviation générale, du transport aérien et des problématiques du développement durable l’amène à intervenir fréquemment dans diverses publications spécialisées et grand-public (Air & Cosmos, l’Express, Aviasport… ). Il est le rédacteur en chef d’Aerobuzz et l’auteur de 7 livres. Gil Roy a reçu le Prix littéraire de l'Aéro-Club de France. Il est titulaire de la Médaille de l'Aéronautique.

2 commentaires

  • Lt Col(er) Roger DROUIN

    Monsieur Gil Roy, bonjour.
    Quand je lis votre article, j’ai l’impression que les évènements que vous décrivez sont un copié/collé de ceux que j’ai relatés dans le tome 1 de mon « Aventure au quotidien » (Editions complicités) quand Fouché pour la Gendarmerie, Curis pour la Sécu et Duhamel pour l’EDF, se battait pour imposer aux états-majors sourds, aveugles et timorés, l’usage de l’hélico léger… C’était il y a 70 ans… L’histoire se répète et les hommes n’en ont rien appris !!! C’est DESOLANT !

    • Aff le loup

      Pas tout à fait : le drone n’est qu’un robot plus ou moins volumineux, le drone aérien tient de l’hélicoptère miniature radiocommandé avec le moyen moderne de la téléphonie cellulaire du smartphone…

      Idem pour les robots terrestres miniatures et moins visibles les drones marins et sous marins…

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