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« Est-ce une lâcheté de l’écrire si simplement ? »

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« Retour sur Kimbolton » de Jesse R. Pitts. Le choix d’Alain Battisti. Patron d’une compagnie aérienne, c’est ici le pilote de warbirds qui s’exprime. Celui qui, à sa manière, perpétue le souvenir de ces jeunes hommes qui partaient en mission de guerre à bord de B-17, sans garantie de… retour.

Si je dois retenir un livre, c’est probablement  « Retour sur Kimbolton » de Jesse R. Pitts. Il s’agit du récit d’un homme d’âge mûr qui écrit sur sa jeunesse lorsqu’il était copilote sur B-17 en 1943-44, basé en Angleterre. Il ne se présente pas comme le héros, le super pilote, l’Américain…Il a d’abord voulu laisser un message à ses enfants, sur ce que fut cette parenthèse de vie de jeune homme.

« Retour sur Kimbolton » n’est donc pas un récit à chaud. Et cela change beaucoup par rapport à la plupart des récits de guerre, d’autant plus qu’entre temps, Jesse R. Pitts est devenu un sociologue de renom. Avec un recul de cinquante ans, il observe le jeune homme qu’il était, au cœur d’un conflit meurtrier. En sociologue, il analyse l’acteur qu’il a été au cœur de la machine de guerre ; il s’analyse, il analyse l’équipage, la base, la relation à la population. C’est assez riche.

Pour nous, les passionnés d’avions, nous nous intéressons d’abord aux performances, à l’importance tactique, technique de telles ou telles machines. Or l’important, ce sont les hommes et les femmes qui ont mis en œuvre ces avions. Le livre de Jesse R. Pitts, nous permet de mieux comprendre ce qu’ils ressentaient, leurs relations aux anglais, la mixité sociale sur la base, mais aussi au sein de l’équipage.

Le B-17 est une grosse boite d’aluminium. Les Allemands le surnommaient la « grosse bagnole ». Quand tu te glisses à l’intérieur, tu te faufiles, tu te mets un peu à la place de l’équipage. C’est étroit, contendant, froid. Tu repenses aux descriptions faites par Jesse R. Pitts. Les mitrailleurs aux premières loges, les températures glaciales, les combinaisons trop raides, le sang sur le plancher, les odeurs de cordite, la peur mais aussi le ronronnement des moteurs, le soulagement et la quiétude du vol retour, une fois passé les cotes continentales.

Certaines de ces émotions, il m’arrive de les éprouver lors de certains vols, en particulier aux commandes de notre Dakota. C’est évidemment extrêmement différent, nous ne partageons pas la peur des missions.

En traversant la Manche en 2019, nous leadions un groupe de 11 Dakota depuis l’Angleterre vers la Normandie, bien que nous volions en début d’après-midi, la Manche était grise, hostile, le ciel sombre se confondant un peu avec l’horizon. Nous ne redoutions ni la DCA, ni les chasseurs ennemis. Equipé de GPS, avec une expérience de plusieurs milliers d’heures de vol (ce qui ne garantit pas de ne pas faire de bêtises), je me souviens de m’être mis à la place des cochets du Jour J, cherchant la cote incertaine. Ils étaient jeunes, certains quasi débutants avec quelques centaines d’heures de vol quand ils partaient au combat. Dans le cockpit nous ne pouvions que penser à eux…

Jesse R. Pitts ne verse pas dans l’héroïsme, ni dans un patriotisme exacerbé. Il décrit les situations avec le recul de son expérience de sociologue et d’homme mûr. Il explique lorsque un avion de la formation était touché, et que les chasseurs s’acharnaient sur lui, lui-même et son équipage, éprouvaient un soulagement « animal », se disant, ce n’est pas nous ; nous sommes tranquilles dix minutes. Est-ce une lâcheté de l’écrire si simplement ?  

Son écrit n’est pas un instantané. Et c’est en cela que « Retour sur Kimbolton » est un témoignage différent de beaucoup d’autres.

De la même façon, il témoigne des décollages de nuit, les avions qui se percutaient dans l’obscurité pendant le rassemblement. Il raconte les pannes ressenties et non reproductibles, avec le retour « terrain » de certains avions, les équipages qui déroutaient en Suisse, 5 à 6 % des appareils prévus ne rejoignaient pas la formation lors des grands raids de bombardement et avant le run vers le Continent.

Curtis ne juge pas. Il explique aussi une anecdote que je reprends dans mes commentaires de meeting. Le bacon et les œufs, le matin, étaient synonymes de départ en mission. Il a fini par les détester, le plat de la peur.

Comme pour une œuvre musicale ou d’un tableau, 15 ans après la lecture de ce livre, je garde en moi des souvenirs et des émotions presque intacts.

Alain Battisti

Propos recueillis par Gil Roy

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