"La vallée heureuse" de Jules Roy, le choix hautement littéraire de Gérard Maoui. © Aerobuzz.fr
« La vallée heureuse » de Jules Roy. C’est le choix de Gérard Maoui qui anime la collection de podcasts « Poétique du ciel » d’Aerobuzz.fr. Et c’est en toute logique une œuvre littéraire forte qu’a choisie Gérard, celle d’un auteur reconnu qui a pris part à la seconde guerre mondiale, au sein d’un groupe de bombardement de la Royal Air Force.
Gil au téléphone : « L’exercice est simple, tu choisis un livre et tu racontes pourquoi tu l’aimes ». Simple, oui, mais choisir un seul livre, c’est impossible ! Il y a tellement de livres que j’aime. D’ailleurs, regarde « Poétique du Ciel », la série de podcasts que l’on propose aux lecteurs d’Aerobuzz : bientôt le numéro 165 !
J’essaie de négocier : est-ce que je peux en citer plusieurs ? Mission impossible : « Un seul ! Il faut que tu assumes ton choix ! »
En raccrochant, je contemple, pensif, les tranches variées, grandes, petites, larges, fines, multicolores, des livres qui hachurent ma bibliothèque. Certes, je ne les aime pas tous, mais j’en aime tellement. Je rejette d’emblée la solution de facilité qui consisterait à en choisir un au hasard. Et puis soudain, une évidence : j’ai trouvé. Le livre que je vais choisir n’est pas dans la bibliothèque. Pressentiment ? je l’avais sorti il y a quelques jours pour en relire quelques pages, et il m’attend, à l’écart, sur ma table de travail.
Ce livre, c’est « La vallée heureuse » de Jules Roy.
J’aime ce livre parce qu’il répond au simple critère que doit, à mon sens, posséder tout bon livre : donner à son lecteur le bonheur de lire. Pourtant, sous un titre, riant, léger comme celui d’une dictée de CM2, le récit qui se développe au fil des pages raconte la vie austère, souvent dramatique au sein des groupes de bombardement auxquels appartenait l’auteur. Chaque soir les Halifax décollent des bases du sud de l’Angleterre, se rassemblent sur la Manche et, par milliers, en formation serrée et tous feux éteints mettent le cap sur l’Allemagne pour bombarder la vallée de la Ruhr, objectif principal de ces missions, et que par dérision les équipages de la RAF appellent la vallée heureuse.
Sous la plume de Jules Roy, on suit Chevrier, le chef d’équipage du Halifax « B » qui raconte, et son récit ne nous lâche pas. Jules Roy n’élude rien, l’angoisse et l’espoir, la douleur et la honte, en pensant aux bombardés. La peur aussi, et l’absurdité de la guerre. (Plus tard, cela lui sera reproché en haut lieu…)
Alors que ce livre pourrait sombrer dans le pathétique, le tragique, la lourdeur ambiante de ces temps difficiles, on vit un texte lumineux, magnifique, parce que sublimé par la force poétique du style de Jules Roy. Et l’on reste subjugué par les descriptions des vols de nuit, des retours au petit martin vers les côtes anglaises avec les phares de rappel des aérodromes « comme des épées plantées dans le ciel ». On a « le visuel », comme disent les pilotes.
« La vallée heureuse », livre profond, spirituel, plein d’humanité, ouvrit à son auteur les portes des salons littéraires tout en inaugurant un brillant parcours romanesque. Jules Roy, comme ses amis Saint-Exupéry (auquel il a consacré de si belles pages) ou Joseph Kessel, a fait entrer l’aviation dans la « grande » littérature.
Enfin j’aime ce livre parce que le souvenir qu’il me laisse n’est pas seulement celui de sa lecture. En effet, un soir de 1996, à la faveur d’une rencontre organisée par mon ami Edmond Petit, je fis la connaissance de « Julius ». Je pus lui dire mon admiration et garde un souvenir impérissable de ce moment.
En raison de la guerre, le Prix Renaudot 1940 ne fut pas attribué. Mais rétrospectivement, il fut décerné en 1946 à Jules Roy pour « La vallée heureuse ». Sur mon édition originale (Charlot, 1946), soigneusement recouverte de papier cristal, le vieil homme, d’une main tremblante, a écrit mon nom puis « 50 ans après » et il a signé.
Au moment de conclure ce papier, Je regarde, non sans émotion, cette signature avec la branche du Y final qui s’envole vers le ciel.
Gérard Maoui
Propos recueillis par Gil Roy