“Only Owls and Bloody Fools Fly at Night” de Tom Sawyer. Le choix d’Alexis Rocher. © Aerobuzz.fr
Only Owls and Bloody Fools Fly at Night de Tom Sawyer. Le choix d’Alexis Rocher. Le rédacteur en chef du Fana de l’aviation apprécie comment s’entremêlent très habilement témoignage personnel, récit historique et explications techniques.
Faites de la place dans votre bibliothèque, cherchez un espace dans l’étagère consacrée à la littérature sur la Royal Air Force. Car derrière l’un des plus beaux titres de la littérature aéronautique se cache un ouvrage qui mérite pleinement sa réputation : “Only Owls and Bloody Fools Fly at Night”. Dans la langue de Molière : « Seuls les hiboux et les cinglés volent de nuit. »
Tout est déjà dit ou presque. Derrière cette sentence qui sonne comme un avertissement se déploie l’histoire de l’apprentissage douloureux du vol de nuit par le Bomber Command durant la Seconde Guerre mondiale. Après les pertes effroyables subies lors des premières opérations diurnes, la Royal Air Force se tourne vers les ténèbres pour poursuivre son offensive contre l’Allemagne. Sur le papier, l’idée paraît séduisante. Dans la réalité, elle se révèle souvent dangereuse, voire catastrophique.
Tom Sawyer, pilote de bombardier à la moustache aussi britannique que son humour, raconte cette aventure de l’intérieur. Son témoignage dévoile un univers où l’ennemi n’est pas seulement la chasse et la flak, mais également constitué par la nuit elle-même. Les exemples de revers s’accumulent. Victime d’une illusion optique, des pilotes effleurent la surface de la mer en croyant apercevoir une piste d’atterrissage. D’autres se perdent complètement dans l’obscurité et terminent leur périple à des centaines, voire des milliers de kilomètres de leur destination. Certains équipages, persuadés de regagner l’Écosse, finissent leur voyage en Afrique du Nord. Il s’avère impossible de regrouper des formations sans que les avions se percutent, la navigation tourne au cauchemar. Plus d’un équipage de Whitley et de Wellington disparaîtra ainsi à jamais dans l’obscurité de la mer du Nord.
Le constat est tout aussi sévère lorsqu’arrivent les premiers rapports sur l’efficacité des bombardements nocturnes. La précision est souvent dérisoire. Les bombes tombent dans les champs ou les forêts plutôt que sur les objectifs désignés. Avec un humour teinté d’autodérision, Sawyer décrit tout une institution qui apprend encore son métier et dont les tâtonnements coûtent cher en hommes et en machines.
Pourtant, au fil des pages, une autre histoire apparaît. Celle d’une révolution technologique. Les aides radio transforment d’abord la donne, notamment le système GEE, qui permet enfin une navigation plus précise à moyenne distance. Vient ensuite Oboe, d’une redoutable efficacité pour le guidage des bombardiers sur des objectifs précis, suivi du radar H2S, qui offre pour la première fois une vision du sol à travers les nuages et l’obscurité. Ces outils ne suppriment pas le risque, mais ils changent la nature même des opérations. Le vol de nuit cesse peu à peu d’être une partie de colin-maillard géante disputée au-dessus de l’Europe en guerre. Les équipages gagnent en précision, en efficacité et en confiance. Lancaster, Halifax et Mosquito deviennent familier dans la nuit qui recouvre le IIIe Reich. Boxeur erratique pendant longtemps, le Bomber Command frappe comme un poids lourd au fil du temps. Pas de détours pour pilonner Hambourg, Berlin ou Dresde.
L’une des grandes qualités de l’ouvrage est justement de montrer cette évolution. Sawyer ne raconte pas seulement ses missions ; il retrace la métamorphose complète du Bomber Command entre 1940 et 1945. Au plus près des équipages, mais sans jamais perdre de vue l’ensemble de la campagne aérienne, il livre un témoignage précieux, souvent drôle, parfois tragique, toujours passionnant.
Un classique à découvrir ou à redécouvrir.
Alexis Rocher
Propose recueillis par Frédéric Lert