"Pilote de Stukas" de Hans-Ulrich Rudel. Le choix de Pierre-Henri "Até" Chuet. © Aerobuzz.fr
Pilote de Stukas de Hans-Ulrich Rudel. Le choix de Pierre-Henri Chuet alias "Até". Un livre lu à l'âge de 10 ans, et qui prend une autre dimension dès lors que le lecteur est devenu à son tour pilote de combat et qui comme l'auteur a vécu la guerre.
J’aurais pu choisir une réponse plus évidente. Les Carnets de René Mouchotte, que j’ai dévorés. Les bandes dessinées qui ont bercé mon enfance, de Buck Danny à Dan Cooper, en passant par Tanguy et Laverdure. Ou encore Le Grand Cirque de Pierre Clostermann, qui évoque Saint-André-de-l’Eure, le terrain où j’ai appris à voler. Mais le livre qui me revient aujourd’hui est moins connu et je pense qu’il mérite de l’être. Il s’agit de Pilote de Stukas, les mémoires de Hans-Ulrich Rudel. C’est un livre que l’on ne peut pas lire aujourd’hui sans savoir qui était son auteur. C’était un homme resté fidèle au régime nazi jusqu’à la fin, ce qui impose une lecture lucide et critique. Il faut savoir séparer la valeur historique rare du témoignage opérationnel du personnage lui-même et de ses convictions.
J’ai découvert ce livre très jeune, vers l’âge de 10 ans. Il se trouvait dans la bibliothèque familiale, au milieu d’une collection d’ouvrages consacrés à l’histoire militaire. Chez moi, on s’est toujours intéressé à cette histoire. À cet âge-là, je baignais déjà dans les récits d’aviation. Mais Pilote de Stukas m’a frappé surtout par son accessibilité et par des scènes parfois plus incroyables encore que celles des bandes dessinées. Sauf que là, c’était réel.
Je me souviens l’avoir lu tranquillement à la maison, comme on dévore un roman d’aventure. Une scène, en particulier, m’est restée. Lors d’une avance soviétique, Rudel est abattu. Il parvient à rejoindre son terrain en courant, récupère un autre avion et repart aussitôt en mission d’appui feu. Au-delà de l’anecdote, ce passage m’a marqué parce qu’il montrait une autre facette du pilote de combat. En fait, le pilote n’est pas forcément cet homme isolé, perché dans son cockpit, déconnecté de ce qui se passe au sol. Il agit aussi au profit des combattants terrestres. Il partage, surtout à cette époque, une part de la rudesse de leurs conditions de vie.
Ce livre a, je crois, profondément influencé ma manière de regarder l’aviation militaire. Il m’a ouvert les yeux sur le fait que le mythe du pilote de chasse se battant en haute altitude ne résume pas toute la réalité du métier. L’aviation de combat, ce n’est pas seulement le duel aérien. C’est aussi l’appui, la proximité avec les troupes au sol, la capacité à peser directement sur une situation tactique. Cette lecture a renforcé mon envie de servir. Une vingtaine d’années plus tard, j’ai eu à mon tour le privilège d’aider mes camarades en faisant de l’appui feu au combat dans la Marine Nationale en qualité de pilote de chasse. L’ambiance était évidemment très différente de celle du front de l’Est, mais l’impression d’avoir un impact à la fois tactique, technique et humain sur les hommes au sol était, je pense, comparable.
Mon regard sur ce livre a évidemment évolué avec le temps. Enfant, je voyais surtout l’aspect aéronautique, militaire, opérationnel. J’étais fasciné par la technique, par la performance, par l’efficacité. Je comprenais mal, par exemple, pourquoi René Fonck n’avait pas la même légende que Guynemer. Plus tard, je me suis intéressé à Adolf Galland, puis à des pilotes américains comme John Boyd.
J’ai alors compris que la légende d’un pilote ne se construit pas seulement dans le cockpit. Elle dépend aussi de ses choix, de ses engagements, de ses valeurs. Rudel en est l’exemple même. C’est un pilote d’exception sur le plan opérationnel, mais dont l’héritage reste, à juste titre, entaché par ses convictions. C’est précisément pour cela que ce livre doit être lu avec du recul. À l’âge adulte, on découvre dans ces témoignages une dimension politique et morale que l’enfant ne perçoit pas forcément.
Cet article me donne d’ailleurs envie de le relire cet été. Je ne le lirai évidemment plus comme à 10 ans. L’enfant lit une aventure alors que l’adulte lit un document historique, avec ses zones d’ombre. Ce qui m’intéresse aussi, c’est qu’il est rare de pouvoir accéder aux récits et aux retours d’expérience de la partie adverse. Je n’ai, par exemple, jamais eu l’occasion de lire le récit des batailles d’Irak auxquelles j’ai participé, comme Ramadi, écrit par le camp d’en face. Cette perspective nourrit aujourd’hui mon envie de relecture.
Ce que dit Pilote de Stukas de l’aviation, au fond, c’est que le pilote de combat est un combattant comme un autre. La fatigue, la douleur, la difficulté ne sont pas des excuses. Même lorsque l’on est excellent techniquement et tactiquement à son niveau, la guerre reste quelque chose qui vous dépasse. Mais rien n’excuse de ne pas donner le meilleur de soi-même au quotidien.
Je recommanderais ce livre à tout lecteur capable de le prendre pour ce qu’il est. C’est à dire un témoignage opérationnel brut, pas un modèle. Il conserve une actualité frappante à une époque où l’A-10 joue les prolongations, preuve que l’appui feu rapproché n’a rien perdu de sa pertinence. Plus largement, je conseille aux jeunes passionnés, comme à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire aéronautique, de lire les récits biographiques ou autobiographiques de cette période, quel que soit le camp. À condition de les lire avec distance, ils permettent de mieux comprendre ce qu’étaient cette aviation, ces conflits, et d’en tirer du recul sur ce que nous vivons aujourd’hui.
Pierre-Henri « Até » Chuet
Propos recueillis par Jean-François Bourgain