Kevin Dupuch n'a jamais oublié "Objectif Lune". © Aerobuzz.fr
Objectif Lune de Hergé. Le choix de Kevin Dupuch. Président de la Fédération Française Aéronautique (FFA), officier pilote de ligne chez Air France sur Airbus A350 et pur produit de la filière aéro-club, Kevin Dupuch a choisi de revenir à l’un de ses premiers grands émerveillements : Objectif Lune. Offerte par ses grands-parents lorsqu’il avait une dizaine d’années, la bande dessinée d’Hergé a nourri son imaginaire d’enfant jusqu'à le pousser à devenir pilote de ligne qu'il est aujourd'hui.
Il y a des livres que l’on lit, puis que l’on repose. Et puis il y a ceux qui restent, parfois sans que l’on sache vraiment pourquoi. Pour moi, ce livre-là, c’est Objectif Lune, l’album de Tintin imaginé par Hergé. Une bande dessinée, bien sûr, mais surtout l’un de mes premiers grands contacts avec l’aéronautique et le spatial. Je devais avoir une dizaine d’années lorsque je l’ai découvert. C’était un cadeau de mes grands-parents, offert pour mon anniversaire. Je me souviens l’avoir lu le soir même, dans mon lit. J’étais à cet âge où l’imaginaire prend beaucoup de place, où l’on se projette facilement dans les histoires, où une image peut déclencher un rêve. Et cette fusée blanche et rouge, dressée vers le ciel, m’a immédiatement fasciné.
À l’époque, j’aimais déjà ce qui volait, mais sans doute de manière encore confuse. Les avions m’attiraient, l’idée de voler aussi. Il y avait chez moi un mélange d’envie, de curiosité et d’attirance pour ce qui semblait à la fois possible et dangereux. Avec Tintin, tout devenait accessible. Si lui pouvait monter dans cette fusée, alors, quelque part, cela voulait dire que l’aventure était envisageable.
Ce qui m’a marqué dans Objectif Lune, c’est d’abord le côté futuriste. Aujourd’hui encore, l’image de cette fusée reste très forte. Elle avait quelque chose d’irréel, mais en même temps de très concret. Elle me faisait rêver. Je me souviens aussi des sièges à l’intérieur de la fusée. En lisant l’album, j’avais l’impression d’y être. Je m’installais mentalement à bord, je me projetais dans le décollage, dans l’attente, dans le suspense. La partie qui m’a le plus impressionné est justement celle de la préparation et du départ. Tout ce qui précède le décollage m’a marqué : la tension, l’incertitude, la question presque enfantine de savoir si une telle fusée peut réellement s’arracher du sol. C’est cette attente qui me captivait. L’album faisait naître une forme de suspense : est-ce que cela va marcher ? Est-ce que l’on va vraiment partir ?
Je ne peux pas dire que cette bande dessinée ait, à elle seule, déterminé mon parcours. Ce serait sans doute trop simple de le présenter ainsi. Mais je suis convaincu qu’elle ne m’a pas laissé insensible au monde de l’aviation et de l’espace. Elle a nourri quelque chose. Elle a participé à construire un imaginaire. Peut-être a-t-elle contribué, quelques années plus tard, à me donner envie de faire mon baptême de l’air à 14 ans. Peut-être a-t-elle aussi accompagné cette période où, vers 11 ou 12 ans, je commençais à tourner autour des avions, à regarder de plus près ce monde qui m’attirait. Ce qui est fort avec Tintin, c’est que l’entrée dans l’aventure est immédiate. Ce n’est pas une lecture technique, ni même purement aéronautique. C’est simple, accessible, vivant. Et pourtant, cela ouvre des portes. Pour un enfant, cette bande dessinée permet de comprendre à la fois que voler, partir vers l’espace, explorer l’inconnu, tout cela peut sembler facile dans le rêve, mais reste difficile dans la réalité.
En ce sens, Tintin a été, d’une certaine manière, un influenceur avant l’heure pour le secteur aéronautique et spatial. Il a donné envie à des générations d’enfants de regarder vers le ciel, vers les avions, vers les fusées, vers les aventures humaines qui se jouent au-dessus de nos têtes. Objectif Lune n’explique pas l’aéronautique comme un manuel. Il donne envie d’y croire.
Je l’ai relu il y a quelques années. Ce n’est pas un livre que je relis régulièrement, mais lorsque je l’ai rouvert, beaucoup de souvenirs sont revenus. C’est une bande dessinée simple, légère, mais les images ont une puissance intacte. En tournant les pages, j’ai retrouvé des morceaux de ma jeunesse, des sensations d’enfant, cette impression de découvrir un monde plus grand que soi. Je crois aussi que Tintin n’a rien perdu de sa force. Je vais régulièrement voir des expositions qui lui sont consacrées, et je constate à chaque fois combien cet univers reste vivant. Pour moi, Tintin est une figure intemporelle. Il n’est pas démodé. Il continue à parler aux enfants, notamment autour de 8 ou 10 ans, parce qu’il leur laisse de la place. On peut lire la bande dessinée soi-même, avancer dans l’histoire à son rythme, se construire ses propres images et ses propres rêves.
C’est d’ailleurs un album que j’ai offert à mon neveu. Parce que je crois qu’il peut encore jouer ce rôle aujourd’hui. Il peut construire un imaginaire, donner envie de découvrir, de comprendre, de partir. Il peut faire naître cette petite étincelle qui pousse un enfant à lever les yeux et à se demander ce qu’il y a plus loin.
Kevin Dupuch
Propos recueillis par Jean-François Bourgain