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« Selon vous, quel serait le mythe fondateur de la conquête de l’air et de l’espace ? »

Jacques Arnould et "Les métamorphoses" d'Ovide. © Aerobuzz.fr

« Les métamorphoses » d’Ovide. Le choix de Jacques Arnould. Quand le chargé des questions d’éthique au Centre national d’études spatiales (CNES) convoque le poète latin, l’humain retrouve sa place au cœur de la conquête spatiale.

Pas même un livre, à peine un chapitre. Je suis entré dans le monde de l’espace presque par hasard. J’avais les pieds trop bien enracinés dans la glaise de nos champs et l’humus de nos forêts pour imaginer travailler un jour avec les ingénieurs qui conçoivent des fusées et lancent des satellites, avec les scientifiques qui traquent les aliens, avec les astronautes qui chevauchent les nuées. Pourtant, il y a une trentaine d’années, une opportunité s’est offerte… et je me suis retrouvé chargé par la direction du CNES, notre agence spatiale nationale, d’imaginer ce que serait une (attachez vos ceintures) « éthique des activités spatiales » !

La plume alerte et critique d’un journaliste de l’époque m’avait mis en garde : le mot d’éthique pouvait faire peur et désigner, à tort j’en étais convaincu, une posture qui causerait des préjudices à la grande aventure spatiale. J’étais prévenu : il me faudrait être prudent si je ne voulais pas rater mon entrée dans cette tribu dont j’ignorais presque tout du langage et des rites. C’est donc avec moultes précautions que je préparai mon premier entretien avec des cadres du CNES pour les informer de ma singulière mission.

 » Je savais déjà qu’il était hors de question d’entamer notre réunion par un exposé académique sur la notion d’éthique : autant me tirer une balle dans le pied… ou simplement prendre définitivement la porte. Je me contentais donc de poser une question à ceux qui m’entouraient : « Selon vous, quel serait le mythe fondateur de la conquête de l’air et de l’espace ? » Remarquez-le : à cette époque, nous n’avions pas encore peur de parler de conquête… Je suppose que vous, lecteur, avez imaginé la réponse qui me fut donnée : « Le mythe d’Icare, naturellement. » Je m’en doutais… et même l’espérais : je sortis de ma poche un livre, celui des Métamorphoses, dans lequel Ovide raconte l’histoire, tragique, du jeune Icare. C’était sans doute la première fois que, dans les murs du CNES, nous prenions le temps de lire un poète latin…

Je vis les marques de la surprise et de l’intérêt naître sur les visages de mes interlocuteurs : sans doute n’avaient-ils remarqué que le mythe énumérait, l’un après l’autre, les sujets qui faisaient leur quotidien d’ingénieur ou de responsable des programmes. Dédale a-t-il évalué les risques encourus par un tel voyage céleste ? Quelles instructions donne-t-il à son fils ? Pour quelles raisons Icare les suit-il pas ? L’orgueil, comme nous le pensons souvent lorsque nous faisons usage de ce mythe pour critiquer nos excès technologiques ? À moins qu’il ne s’agisse de la joie de voler ? Allez relire le récit. Et profitez-en pour noter la raison pour laquelle Dédale a mis au point son invention : la fuite ; n’entendons-nous pas ce même motif dans la bouche de certains aficionados de l’espace ?

Ovide et son héros Icare m’ont ainsi aidé à semer les premières graines de l’éthique spatiale. Je ne les ai pas oubliés ; les titres de deux de mes ouvrages en témoignent : La Seconde Chance d’Icare et Le rire d’Icare.

Jacques Arnould

Propos recueillis par Gil Roy

Commander en ligne : Les métamorphoses

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